La mer est l’avenir de la France. Où en est-on dix ans après ?
Alors que la troisième conférence des Nations unies sur l’océan (Unoc3) se tient à Nice, je souhaite tenter de faire un point d’étape factuel et le plus objectif possible dix ans après la sortie de mon essai La mer est l’avenir de la France, paru aux Éditions l’Archipel. J’y présentais les forces, les faiblesses et les opportunités manquées du navire France. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Prise de conscience politique ?
Un des premiers chapitres s’intitulait « homme politique français, toujours tu oublieras la mer ». De ce côté-là, au moins en parole, les choses ont évolué dans le bon sens. La nomination d’Annick Girardin à la tête d’un véritable ministère de la mer a été bénéfique. La présence répétée d’Emmanuel Macron aux Assises de la mer, organisées par le Groupe Ouest-France, le marin et le Cluster maritime, a aussi été un signal positif. Tout comme ses discours volontaristes pour faire de la mer un des avenirs de la France.
Malheureusement, les aléas politiques, la dégradation des comptes publics et quelques promesses oubliées en chemin ont fait peu à peu reculer la prise de conscience maritime au sein des gouvernements.
Alors, côté concrétisation, on en restera à la bouteille à moitié vide… ou pleine, selon sa soif de maritime.
Les ports culs de sac ?
Il y a dix ans, j’écrivais que les ports français étaient à la traîne de ses concurrents du Nord de l’Europe, mais aussi du Sud en Espagne ou en Italie.
Malgré moults projets, moults rapports alarmants mais aussi de belles paroles, la situation reste décevante.
Quand les industriels font la balance entre les ports français et ses voisins européens pour investir et s’implanter, elle continue le plus souvent de pencher hors de nos eaux territoriales.
Les raisons sont multiples : empilement de règles administratives, « insécurité sociale » (trop de grèves aux yeux des investisseurs), faiblesse historique des liaisons logistiques, ferrées et fluviales, etc.
Construction navale : on peut encore l’appeler France !
En 1975, Michel Sardou était en tête des hit-parades en dénonçant le déclinisme français avec la fin du paquebot France.
Comme quoi rien n’est jamais perdu en matière maritime ! Les paquebots made in Saint-Nazaire, aux Chantiers de l’Atlantique, voguent et brillent désormais sur toutes les mers du monde. Les plus grands armateurs leur sont fidèles.
L’arbre Chantiers de l’Atlantique ne doit pas cacher la forêt de constructeurs de taille plus modeste. Citons notamment les initiatives de chantiers, d’armateurs et d’architectes dans le domaine prometteur de la propulsion vélique. Des bateaux, conçus et équipés en France, comme le Canopée, qui relie l’Europe à Kourou pour emmener les pièces des fusées Ariane, ou encore le géant des mers de la société française Towt, naviguent déjà.
Comment ne pas citer aussi les succès de Naval Group dans le secteur de la défense, malgré le revers très médiatiques des sous-marins australiens. Les vents lui sont portants dans le contexte actuel d’augmentation des crédits de défense de nombreux pays.
En matière de construction navale, la plaisance est là aussi un exemple parfait de la France qui sait gagner. Autour du groupe Bénéteau, navire amiral et leader mondial, de nombreux chantiers innovent et réussissent. Il y a certes les trous d’air cycliques du secteur, mais les fondamentaux sont bons.
CMA-CGM, porte drapeau du transport maritime français
S’il est un domaine où il faut se garder de toute appréciation définitive, c’est bien le shipping, le transport maritime et l’activité de logistique. L’activité, qui représente 90% du commerce mondial, est marquée par une succession de cycles économiques très différents. Les orientations à la hausse, comme le cycle qui a suivi l’après-covid, ou à la baisse, comme en 2008, peuvent être soudaines et très brutales.
La société marseillaise CMA-CGM, sur le podium mondial du shipping après une incroyable saga familiale initiée par Jacques Saadé, a ainsi battu des records d’activité et de rentabilité.
Derrière le leader marseillais, les principaux armateurs français ont pour nom Bourbon pour l’offshore pétrolier, Brittany ferries, Corsica Línea, Jifmar ou encore Louis Dreyfus Armateurs pour ne citer qu’eux..
EMR : vent en poupe ou contraire ?
Après bien des atermoiements politiques et administratifs et des retards à l’allumage par rapport à l’Europe du Nord, l’essor des énergies marines renouvelable s’écrit enfin au présent en France. Un comble pour un pays pionnier en la matière, avec l’usine marémotrice de la Rance, bâtie près de Saint-Malo dans les années 60.
De nombreux projets validés vont voir le jour mais il semble que la donne change. Les parcs éoliens en mer déjà construits suscitent des polémiques. Et le contexte géopolitique a totalement changé. Les pays cherchent à trouver de l’énergie souveraine, ce qui relance le nucléaire. Difficile d’aller dans les deux sens quand les finances manquent. Par ailleurs, Donald Trump bloque les investissements d’EMR côté US. Cela amène les groupes impliqués à réviser leurs ambitions à la baisse. L’ effet domino se fait sentir jusqu’en France.
La pêche française dans la tourmente ?
La pêche française est depuis de longues années face à un défi permanent : s’adapter ou couler. En près de 30 ans, la flotte de pêche française a perdu 53% de ses navires. La courbe est la même côté emplois. Notre pays ne comptait ainsi plus que 13.000 pêcheurs professionnels en 2021.
La France métropolitaine est désormais le 4e producteur de pêche et d’aquaculture d’Europe, après l’Espagne, le Royaume Uni et le Danemark. La pêche française ne représente plus que 11% du volume de la pêche européenne et 0,65% des captures mondiales. Là encore, la mondialisation et les surpêches illégales de nombreux pays figurent au rang des accusés.
Mais au-delà des crises engendrées par le Brexit ou la hausse des carburants, la France a aussi un problème autour de l’acceptation de l’activité même de la pêche. Un consensus doit être trouvé entre les partisans, parfois virulents, du nécessaire respect de l’océan et de la ressource et les pêcheurs dont le but est de nourrir la population et surtout pas, pour l’immense majorité d’entre-eux, de détruire l’océan.
Protection de l’océan : la sensibilisation progresse
Depuis dix ans, la sensibilisation de la population aux dangers qu’affronte l’océan a augmenté : la pollution plastique et toutes celles liées aux activités humaines, la surpêche, l’exploitation minière des grands fonds, l’exploitation pétrolière et gazière, la création d’aires marines réellement protégées.
Il faut souligner le role moteur des territoires d’outremer en matiere de protection de l’ocean, et de maniere plus generale pour tout ce qui concerne la politique maritime de la France. Les outremers donnent une importance et un statut de puissance mondiale à notre pays
Car l’enjeu est évidemment mondial. Il est au cœur des débats à Nice. Mais les prises de position de Donald Trump et les agissements de nombreux pays refroidissent bien des enthousiasmes.
Prise de conscience de la population
Là encore, difficile de jauger précisément la question. D’un côté, il y a tous ces médiateurs aux succès indéniables, que ce soit des musées, comme celui de la marine à Paris, ou des établissements comme la Cité de la mer à Cherbourg. Impossible de citer ici tous les musées, aquariums ou autres établissements qui font un travail extraordinaire de sensibilisation auprès du grand public. C’est une vraie richesse.
Malheureusement, à des exceptions notables, surtout du côté de groupes de presses régionaux proches de l’océan, la mer ne fait que très rarement la Une des médias, télés ou radios. Sauf en cas de catastrophe, de sommet politique ou de grande course au large.
Notre pays, centraliste et jacobin, se dirige en grande partie depuis Paris. Et les élites s’y coupent trop souvent du souffle océanique. Dommage.
Le bilan maritime de la France est donc mitigé. S’il fallait rédiger une appréciation comme sur un carnet de notes, on pourrait écrire : Du mieux mais il reste tant à faire !
#lamerestlavenirdelafrance #Unoc3 #Unoc
Commentaires
Enregistrer un commentaire